Melancholia_affiche

 

Bien que ça fasse trois plombes que j'aie envie de voir Breaking the waves, Melancholia est le premier film de Lars von Trier que j'ai regardé. Au cinéma, qui plus est. Et à mon avis, c'est le genre de film qui prend tout son sens (voire qui n'a de sens qu'au cinéma). Un peu comme The Tree of Life, d'ailleurs - histoire de rester dans la sélection du Festival de Cannes. Il y aurait énormément de choses à en dire, mais, vu que je ne rédige pas là une thèse en études cinématographiques (vaut mieux, vu mes connaissances limitées en la matière) mais une simple note de blog, je vais faire de mon mieux pour ne pas trop m'éparpiller...

 

Un mot sur le synopsis, d'abord :

Justine (Kirsten Dunst) est belle, Justine est intelligente, Justine va se marier avec un beau jeune homme dans un grand château. Mais Justine possède une tendance profonde à la mélancolie que sa soeur Claire (Charlotte Gainsbourg), qui est à l'origine de cette magnifique cérémonie, ne comprend pas. Mère et femme dévouée, elle prend toutefois soin d'elle pendant sa dépression. C'est alors qu'une rumeur se lève : la planète Melancholia se rapproche dangeureusement de la Terre. Les scientifiques - dont John (Kiefer Sutherland), son mari - sont confiants, mais Claire ne peut s'empêcher de s'inquiéter...

 

Difficile de décrire l'état dans lequel on se trouve après la vision d'un tel film. On s'en doute, à la fin d'une histoire qui parle principalement de l'apocalypse et de la dépression, on n'en sort pas tout guilleret. Malgré la puissance de l'ouverture qui fait défiler des images magnifiquement étranges, figées en plein mouvement dans des scènes oniriques et inquiétantes, sur fond musical du prélude de Tristan et Iseult de Wagner (morceau vaguement angoissant considéré comme un point de repère dans l'évolution de la musique classique par l'introduction de notes dissonantes - c'est ma soeur qui m'a expliqué :D) je crois que le générique de fin est encore plus frappant par sa simplicité totale qui veut tout dire... Aucun bruit dans la salle à part quelques toussotements gênés, je vous le garantis !

 

 

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Je crois que la première chose qui frappe dans ce film, c'est la beauté des images - comme celle ci-dessus. Le bleu et le noir dominent, sûrement parce que ce sont des couleurs qui appellent la mélancolie, ou parce que cela peut aussi évoquer le caractère trompeur de l'eau qui dort. L'espace et son infinité impénétrable, aussi. Ce qui rajoute à la puissance des images, c'est leur symbolisme qui les rapproche presque du conte de fées : deux soeurs, une blonde, une brune ; un château ; des chevaux ; une forêt ; et à l'extérieur, un environnement mystérieux où des forces sombres oeuvrent à notre insu.

Le scénario est lui aussi d'une simplicité trompeuse. Le réalisateur ne cherche pas à comprendre les raisons qui poussent Justine à saborder sa propre existence. Il les admet, les accepte et se contente de l'observer froidement se débattre avec ses accès de bile noire. La complexité présupposée de son caractère ne l'intéresse pas ; il laisse la cérémonie de mariage se désagréger d'elle-même sans orienter l'émotion du spectateur, qui reste perplexe devant le comportement de l'héroïne (?). La présence de Claire rajoute un peu de chaleur humaine à tout ce désordre. Charlotte Gainsbourg est épatante ; à mon sens, c'est d'ailleurs elle qui aurait mérité le prix d'interprétation féminine plutôt que Kirsten Dunst, dont le rôle (que je trouve quand même plus facile à jouer que celui de Claire) s'appuyait clairement sur son physique. Sa performance reste brillante, mais de là à ce que tout le monde soit unanime, ça m'étonne un peu... (mais les critiques et les juges sont principalement des hommes, non ? Là je comprends mieux, tout de suite... xD)

En discutant avec ma soeur (parce que c'est le genre de film qu'il convient de voir avec quelqu'un pour pouvoir en discuter en sortant de la séance - et surtout pour éviter d'aller baliser dans un coin), on en est venu à une conclusion commune : le film est en fait une sorte de fantasme auto-destructeur poussé au maximum. La dépression refuse toute aide et tout optimisme. La dépression veut engloutir celui qui la nourrit et le monde entier avec (tant qu'à faire). Elle ne veut surtout pas qu'on la combatte, de l'intérieur comme de l'extérieur. Et tant pis si ça veut dire que tout le monde doit crever avec elle - tant mieux, même. En ce sens, la mélancolie du personnage se repaît de l'apocalypse promise par l'approche de la planète Melancholia (Justine reprend des forces uniquement pour pouvoir "profiter" de l'événement, finalement) et se fond avec cette promesse de mort imminente pour donner libre cours à son désir inconscient de destruction - ce que les bouddhistes appellent la soif de non-existence (excusez ce joyeux hors sujet d'une gentille monomaniaque :D).

 

Pas de doute, pour moi, il s'agit bien d'un chef d'oeuvre à aller voir d'urgence tant qu'il est encore en salle...

MAIS...

 

Mais il y a quelque chose qui m'a profondément chiffonnée là-dedans. J'ai mis un moment à mettre le doigt dessus mais à force d'y réfléchir (parce que le film fait cogiter, mine de rien - la preuve ça fait trois semaines que je l'ai vu) je crois avoir trouvé ce qui me gênait dans le message général. Evidemment, Lars von Trier n'aurait eu aucun intérêt à "corriger" ce que je conçois moi comme une erreur, sinon son film aurait été moins dramatique - et vu qu'il a décidé de parler de l'apocalypse, je suppose que c'était l'effet qu'il recherchait au contraire xD - n'empêche que ça me paraît important de le souligner parce que c'est une erreur que je trouve malheureusement bien répandue en ce début de siècle.

J'ai en effet trouvé qu'il y avait dans ce film une confusion entre la "mélancolie" et la "sagesse". Justine dit en effet à Claire qu'elle "sait", elle, que la vie va disparaître. Et, histoire de ne laisser aucun espoir à sa soeur, elle ajoute que ce sera "pour de bon", parce que la vie n'existait que sur Terre. (Sous-entendu "et c'est bien fait pour notre gueule parce que les hommes sont des créatures viles qui ne méritent que la mort, de toute façon") Evidemment, Claire, troublée par les affirmations catégoriques de sa soeur, prétend ne pas la croire. Justine lui assène alors le coup fatal en lui donnant le nombre exact de haricots qui se trouvaient dans la jarre dont il fallait deviner la contenance pour la tombola de son mariage. Donc voilà, Justine "knows things", Justine est une sorte de prophète choisie par le Dieu Mélancolie pour délivrer son message de desespoir inéquivoque au reste du monde. Libre à ces niais hébétés qui aiment se bercer quotidiennement d'un optimisme naïf pour éviter de voir la vérité de la vie en face de ne pas la croire, ils verront bien par eux-mêmes le moment venu qui c'est qui avait raison...

On en revient donc à l'opposition suivante : d'un côté, on a les gens blasés avant l'heure, des "réalistes" qui disent oser voir la dureté de la vie en face, qu'on considère comme des "sages", ou du moins comme des gens qui ont les pieds sur terre et qui "savent" ; de l'autre, on a les optimistes, de gentils idéalistes inoffensifs qui veulent voir le bien partout et qui se débattent pour rien dans un monde où tout est déjà perdu d'avance. Ils sont cons eux aussi, d'aimer la vie ! Après faut s'en défaire et on se retrouve bien embêté quand la terre explose ! Mieux vaut ne rien aimer tout de suite, c'est plus prudent. Comme s'il était impossible de concilier joie de vivre et vision juste des choses... Je trouve insupportable ces discours rabâchés et répétés à tout bout de champ comme quoi le monde est pourri et qu'on ne peut rien y faire... C'est facile de prendre le pli et de s'en plaindre, beaucoup moins d'accepter le monde tel qu'il est tout en continuant à croire en la bonté humaine et en faisant personnellement de son mieux pour améliorer les choses. Par-là, je suis assez d'accord avec la critique négative que j'ai lue sur Télérama : quelque part, Lars von Trier possède ce côté détestable des adolescents qui n'aiment personne, à commencer par eux-mêmes.

(Vous remarquerez d'ailleurs que les VRAIS sages ne tirent pas la gueule mais qu'ils sourient... j'dis ça j'dis rien, hein...)